L’Équilibre Fragile : Quand la Liberté d’Entreprendre du Commerçant Local Est Menacée

La liberté d’entreprendre constitue un pilier fondamental de notre économie de marché. Pour le commerçant local, cette liberté représente non seulement un droit constitutionnel mais surtout une réalité quotidienne, constamment mise à l’épreuve par diverses contraintes. Entre la pression des grandes enseignes, l’évolution des réglementations et les transformations numériques, le commerce de proximité navigue dans un environnement juridique complexe. La multiplication des atteintes à cette liberté soulève des questions juridiques profondes sur l’équilibre entre régulation nécessaire et protection des droits fondamentaux du commerçant. Notre analyse juridique se penche sur les multiples facettes de ces atteintes, leurs fondements légaux et les recours possibles pour les professionnels concernés.

Fondements Juridiques de la Liberté d’Entreprendre en France

La liberté d’entreprendre trouve ses racines dans les principes fondamentaux du droit français. Consacrée par le Conseil constitutionnel depuis sa décision du 16 janvier 1982 relative aux nationalisations, elle est reconnue comme une liberté à valeur constitutionnelle. Cette reconnaissance s’appuie sur l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui stipule que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ».

Pour le commerçant local, cette liberté se manifeste concrètement par le droit de créer une entreprise, de choisir son activité et d’exercer son commerce dans les conditions qu’il détermine, sous réserve du respect des lois et règlements en vigueur. La jurisprudence du Conseil constitutionnel a progressivement précisé les contours de cette liberté, notamment dans sa décision n° 2000-436 DC du 7 décembre 2000, où il affirme que « il est loisible au législateur d’apporter à la liberté d’entreprendre des limitations liées à des exigences constitutionnelles ou justifiées par l’intérêt général, à la condition qu’il n’en résulte pas d’atteintes disproportionnées au regard de l’objectif poursuivi ».

Le Code de commerce vient compléter ce cadre constitutionnel en organisant l’exercice pratique de cette liberté. L’article L. 110-1 définit les actes de commerce, tandis que les articles L. 121-1 et suivants régissent le statut de commerçant. Ces dispositions forment le socle légal sur lequel s’appuie la liberté du commerçant indépendant.

Au niveau européen, cette liberté est renforcée par l’article 16 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui reconnaît explicitement « la liberté d’entreprise conformément au droit communautaire et aux législations et pratiques nationales ». La Cour de Justice de l’Union Européenne a confirmé l’importance de ce principe dans plusieurs arrêts, dont l’arrêt Alemo-Herron du 18 juillet 2013 (C-426/11).

Malgré ces protections juridiques, la liberté d’entreprendre n’est pas absolue. Elle s’exerce dans un cadre délimité par d’autres principes constitutionnels comme le droit à la santé, la protection de l’environnement ou l’ordre public. Pour le commerçant de proximité, cet équilibre subtil entre sa liberté fondamentale et les restrictions légitimes constitue souvent le cœur des contentieux juridiques. La question centrale demeure : à quel moment une réglementation ou une contrainte bascule-t-elle du statut de limitation acceptable à celui d’atteinte disproportionnée ?

Les Réglementations Locales : Entre Protection et Restriction

Les collectivités territoriales disposent d’un arsenal réglementaire qui impacte directement l’activité des commerçants locaux. Ces réglementations, si elles visent souvent des objectifs légitimes d’intérêt général, peuvent parfois constituer des entraves significatives à la liberté d’entreprendre.

Les plans locaux d’urbanisme (PLU) représentent l’un des premiers leviers de contrainte pour les commerçants. En définissant les zones commerciales et en imposant des règles spécifiques d’implantation, ils peuvent limiter considérablement les possibilités d’établissement ou d’extension d’un commerce. Dans l’affaire SCI Polymede (CE, 17 juillet 2013, n° 350380), le Conseil d’État a confirmé qu’un PLU pouvait légalement interdire certaines activités commerciales dans des zones définies, sous réserve que cette interdiction soit justifiée par des motifs d’urbanisme et proportionnée à l’objectif poursuivi.

Les règlements sanitaires départementaux constituent une autre source de contraintes. Ils imposent des normes strictes en matière d’hygiène et de sécurité qui, bien que nécessaires à la protection des consommateurs, engendrent des coûts substantiels pour les petits commerces. La Cour administrative d’appel de Marseille (CAA Marseille, 6 décembre 2018, n° 17MA01591) a ainsi jugé légale la fermeture administrative d’une boulangerie ne respectant pas ces normes, malgré l’impact économique dramatique pour son propriétaire.

Les arrêtés municipaux réglementant les horaires d’ouverture ou les autorisations de terrasse peuvent également constituer des limitations significatives. Dans un arrêt du 11 juin 2014 (n° 13VE03201), la Cour administrative d’appel de Versailles a validé un arrêté municipal restreignant les horaires d’ouverture d’un commerce de nuit, estimant que la tranquillité publique justifiait cette limitation de la liberté d’entreprendre.

Le cas particulier des zones de protection du patrimoine

Dans les secteurs sauvegardés ou les zones de protection du patrimoine architectural, les contraintes esthétiques imposées aux devantures commerciales peuvent représenter des coûts prohibitifs. L’obligation de se conformer à des chartes architecturales strictes limite la visibilité commerciale et impose des investissements que tous les commerçants ne peuvent assumer.

  • Restrictions sur les enseignes et la publicité
  • Contraintes sur les matériaux utilisables pour les devantures
  • Limitations concernant les terrasses et l’occupation du domaine public
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La jurisprudence administrative reconnaît généralement la légalité de ces contraintes au nom de la préservation du patrimoine, comme l’illustre la décision du Conseil d’État du 25 novembre 2009 (n° 310208) validant un refus d’autorisation d’enseigne dans un site classé.

Pour être juridiquement valables, ces réglementations locales doivent répondre à trois critères essentiels définis par la jurisprudence constitutionnelle : elles doivent poursuivre un objectif d’intérêt général, être nécessaires et proportionnées. Lorsque l’une de ces conditions fait défaut, le commerçant dispose de voies de recours devant les juridictions administratives pour contester ces atteintes à sa liberté d’entreprendre. Le référé-liberté prévu à l’article L. 521-2 du Code de justice administrative constitue une procédure d’urgence particulièrement adaptée lorsque l’atteinte présente un caractère grave et manifestement illégal.

La Concurrence des Géants : Pratiques Commerciales Restrictives et Abus de Position Dominante

Le commerçant indépendant fait face à une menace grandissante émanant des pratiques commerciales des grands groupes et des plateformes numériques. Ces pratiques, lorsqu’elles excèdent le cadre d’une concurrence loyale, constituent des atteintes significatives à la liberté d’entreprendre.

Les pratiques restrictives de concurrence définies par l’article L. 442-1 du Code de commerce représentent une première catégorie d’atteintes. Le déséquilibre significatif dans les relations commerciales en constitue l’exemple le plus frappant. Dans un arrêt retentissant du 25 janvier 2017 (n° 15-23.547), la Cour de cassation a sanctionné un distributeur qui imposait à ses fournisseurs des conditions commerciales manifestement déséquilibrées. Pour le commerçant local, ce déséquilibre se manifeste souvent dans ses relations avec les centrales d’achat ou les plateformes de livraison qui imposent des commissions exorbitantes.

L’abus de position dominante, prohibé par l’article L. 420-2 du Code de commerce et l’article 102 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne, constitue une autre forme d’atteinte majeure. Dans sa décision n° 19-D-26 du 19 décembre 2019, l’Autorité de la concurrence a infligé une amende record de 150 millions d’euros à Google pour avoir abusé de sa position dominante sur le marché de la publicité en ligne, affectant directement les petits commerces dépendant de cette visibilité numérique.

L’emprise des plateformes numériques

Les plateformes de commerce électronique comme Amazon ou les places de marché locales imposent souvent des conditions contractuelles unilatérales qui limitent considérablement la marge de manœuvre des commerçants. Le Tribunal de commerce de Paris, dans un jugement du 2 septembre 2019, a reconnu le caractère abusif de certaines clauses imposées par une plateforme de réservation à des hôteliers indépendants.

  • Commissions élevées prélevées sur chaque vente
  • Clauses de parité tarifaire
  • Algorithmes de référencement opaques
  • Conditions de déréférencement unilatérales

La loi ELAN du 23 novembre 2018 et la loi pour l’équilibre des relations commerciales du 30 octobre 2018 (dite loi EGalim) ont tenté d’apporter des réponses à ces déséquilibres. L’article L. 752-27 du Code de commerce permet désormais à l’Autorité de la concurrence d’enjoindre à une entreprise en position dominante de modifier ses comportements lorsqu’ils créent des « conditions de concurrence moins favorables » sur un marché local.

Pour le commerçant de proximité, ces dispositifs juridiques offrent des protections théoriques, mais leur mise en œuvre pratique reste complexe. La procédure d’action de groupe introduite par la loi Hamon du 17 mars 2014 pourrait constituer un levier efficace, mais elle reste sous-utilisée. Dans son arrêt du 6 septembre 2018 (C-28/17), la Cour de Justice de l’Union européenne a confirmé que les pratiques commerciales déloyales des plateformes numériques pouvaient être sanctionnées sur le fondement de la directive 2005/29/CE.

Face à ces atteintes, le droit de la concurrence apparaît comme un outil de protection de la liberté d’entreprendre, mais son efficacité dépend largement de la capacité des autorités de régulation à appréhender la complexité des nouveaux modèles économiques et à agir avec célérité pour éviter la disparition des commerces locaux avant même l’issue des procédures judiciaires.

L’Impact des Crises Sanitaires et Mesures Exceptionnelles

La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la fragilité de la liberté d’entreprendre face aux impératifs de santé publique. Les mesures de restriction imposées aux commerçants locaux ont soulevé d’importantes questions juridiques sur la proportionnalité des atteintes à cette liberté fondamentale.

Les fermetures administratives décidées par les autorités ont constitué l’atteinte la plus directe. Le Conseil d’État, dans son ordonnance du 13 juillet 2020 (n° 441257), a estimé que ces mesures, bien que portant une atteinte grave à la liberté d’entreprendre, étaient justifiées par l’objectif de protection de la santé publique. Cette position a été confirmée dans plusieurs décisions ultérieures, notamment celle du 6 septembre 2020 (n° 442151) concernant la fermeture des bars et restaurants dans certaines zones géographiques.

La question de l’indemnisation de ces atteintes s’est posée avec acuité. Si le principe de non-indemnisation des servitudes d’utilité publique est bien établi en droit administratif français, la théorie du droit à indemnisation pour rupture d’égalité devant les charges publiques a pu être invoquée. Dans un arrêt du 21 décembre 2021, la Cour administrative d’appel de Versailles a ouvert la voie à une indemnisation en reconnaissant le caractère anormal et spécial du préjudice subi par certains commerçants.

La différenciation entre commerces essentiels et non-essentiels

La distinction entre commerces essentiels et non-essentiels a cristallisé les tensions juridiques. Le Tribunal administratif de Strasbourg, dans une ordonnance du 24 novembre 2020, a rejeté la requête de commerçants contestant cette différenciation, estimant qu’elle reposait sur des critères objectifs liés à la nature des biens vendus et aux risques sanitaires associés à leur commercialisation.

  • Critères de détermination du caractère essentiel d’un commerce
  • Questions d’égalité de traitement entre secteurs d’activité
  • Problématique des distorsions de concurrence avec les plateformes en ligne

Au-delà des mesures sanitaires stricto sensu, d’autres dispositifs exceptionnels ont impacté la liberté d’entreprendre des commerçants locaux. L’instauration du pass sanitaire puis du pass vaccinal a imposé aux commerçants une obligation de contrôle de leur clientèle, transformant leur fonction commerciale. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 2021-824 DC du 5 août 2021, a validé ce dispositif, estimant que le législateur avait « adopté des mesures qui sont de nature à garantir que les restrictions apportées aux libertés constitutionnellement garanties soient nécessaires, adaptées et proportionnées à l’objectif poursuivi ».

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Ces épisodes ont mis en évidence la hiérarchisation implicite des normes constitutionnelles en période de crise, le droit à la protection de la santé primant temporairement sur la liberté d’entreprendre. Ils ont toutefois conduit à une évolution de la jurisprudence administrative qui exige désormais une démonstration plus rigoureuse de la proportionnalité des mesures restrictives. Dans son ordonnance du 26 novembre 2020 (n° 446155), le Conseil d’État a enjoint au gouvernement de revoir certaines jauges imposées aux lieux de culte, ouvrant ainsi la voie à un contrôle plus strict des atteintes aux libertés fondamentales.

Pour les commerçants locaux, cette période a révélé l’importance cruciale des mécanismes d’indemnisation et d’accompagnement économique en cas d’atteinte légale à leur liberté d’entreprendre. Elle a également souligné la nécessité d’une réflexion approfondie sur l’articulation entre les impératifs de santé publique et la préservation du tissu économique local.

Les Contraintes Environnementales et Sociales : Nouvelles Limitations Légitimes ?

L’émergence des préoccupations environnementales et sociales dans le corpus législatif français engendre de nouvelles contraintes pour les commerçants locaux, soulevant la question de la légitimité de ces limitations à la liberté d’entreprendre.

La transition écologique se traduit par un renforcement constant des normes environnementales applicables aux commerces. La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire du 10 février 2020 impose de nouvelles obligations comme l’interdiction des emballages plastiques à usage unique ou la mise en place de systèmes de consigne. Pour un petit commerçant indépendant, ces obligations représentent des investissements significatifs et une refonte de ses pratiques commerciales. Dans sa décision n° 2019-823 QPC du 31 janvier 2020, le Conseil constitutionnel a validé ces restrictions, estimant qu’elles poursuivaient un objectif de protection de l’environnement conforme à l’intérêt général.

Les zones à faibles émissions (ZFE) instaurées dans plusieurs métropoles françaises illustrent parfaitement cette tension entre impératifs environnementaux et liberté commerciale. En restreignant l’accès des véhicules les plus polluants à certaines zones urbaines, ces dispositifs peuvent affecter drastiquement l’activité des commerçants dont la clientèle ou les fournisseurs utilisent ces véhicules. Le Tribunal administratif de Paris, dans son jugement du 15 octobre 2021, a confirmé la légalité de ces mesures, tout en soulignant la nécessité d’un accompagnement adapté pour les professionnels impactés.

L’essor des préoccupations sociales dans la régulation commerciale

Sur le plan social, les restrictions d’ouverture dominicale continuent de faire l’objet de contentieux nourris. Si l’article L. 3132-3 du Code du travail pose le principe du repos dominical, les dérogations se sont multipliées, créant une insécurité juridique pour les commerçants. La Cour de cassation, dans un arrêt du 14 novembre 2018 (n° 17-18.259), a rappelé que ces dérogations devaient être interprétées strictement, confirmant la condamnation d’un magasin de bricolage ouvert illégalement le dimanche.

  • Obligations d’accessibilité des commerces aux personnes handicapées
  • Renforcement des normes de sécurité alimentaire
  • Contraintes liées à la protection des données personnelles des clients (RGPD)

La loi Climat et Résilience du 22 août 2021 a franchi un nouveau cap en imposant des critères environnementaux dans les marchés publics et en renforçant les obligations d’information du consommateur sur l’impact environnemental des produits. Pour les commerces alimentaires, l’obligation de proposer des options végétariennes ou de privilégier les approvisionnements locaux dans la restauration collective publique modifie profondément les chaînes d’approvisionnement traditionnelles.

Face à ces nouvelles contraintes, la jurisprudence constitutionnelle tend à reconnaître la légitimité des objectifs environnementaux et sociaux, tout en exigeant une proportionnalité des mesures adoptées. Dans sa décision n° 2020-843 QPC du 28 mai 2020, le Conseil constitutionnel a validé l’interdiction de production de certains produits phytopharmaceutiques, estimant que le législateur avait opéré une conciliation qui n’était pas manifestement déséquilibrée entre la liberté d’entreprendre et les objectifs de valeur constitutionnelle de protection de l’environnement et de la santé.

Pour le commerçant local, ces évolutions normatives posent la question de l’accompagnement dans la transition. Le droit à l’expérimentation reconnu par l’article 37-1 de la Constitution pourrait constituer une voie médiane, permettant de tester l’impact de ces mesures avant leur généralisation. Les mécanismes d’aide financière à la transition écologique, comme ceux prévus par le plan France Relance, apparaissent comme des compléments indispensables pour préserver la liberté d’entreprendre tout en atteignant les objectifs environnementaux et sociaux fixés par le législateur.

Voies de Recours et Stratégies Juridiques pour le Commerçant Lésé

Face aux multiples atteintes à sa liberté d’entreprendre, le commerçant local dispose d’un arsenal juridique varié pour défendre ses droits. La connaissance et la mobilisation efficace de ces outils juridiques constituent un enjeu majeur pour la préservation de cette liberté fondamentale.

Le recours pour excès de pouvoir devant les juridictions administratives représente la voie classique pour contester une réglementation excessive. Dans un arrêt du 28 mai 2021, le Conseil d’État a annulé partiellement un arrêté préfectoral imposant des horaires de fermeture jugés disproportionnés à des commerces alimentaires, reconnaissant une atteinte injustifiée à la liberté d’entreprendre. Ce type de recours doit être introduit dans un délai de deux mois suivant la publication de l’acte contesté, ce qui nécessite une vigilance constante de la part du commerçant.

La question prioritaire de constitutionnalité (QPC) constitue un levier puissant lorsque c’est la loi elle-même qui porte atteinte à la liberté d’entreprendre. La décision n° 2015-715 DC du Conseil constitutionnel du 5 août 2015 a ainsi censuré certaines dispositions de la loi Macron qui imposaient des contraintes excessives aux commerces de détail. Pour être recevable, la QPC doit porter sur une disposition législative applicable au litige, n’ayant pas déjà été déclarée conforme à la Constitution, et présentant un caractère sérieux.

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L’action collective comme levier d’efficacité

Face aux pratiques anticoncurrentielles des grands groupes, la saisine de l’Autorité de la concurrence offre une voie efficace. La procédure de demande de mesures conservatoires prévue à l’article L. 464-1 du Code de commerce permet d’obtenir rapidement la suspension de pratiques préjudiciables dans l’attente d’une décision au fond. En 2019, l’Autorité a ainsi ordonné à Google de clarifier ses règles de fonctionnement concernant la publicité liée aux recherches, suite à la plainte d’une entreprise française.

  • Constitution de groupements de commerçants pour mutualiser les frais de procédure
  • Recours aux syndicats professionnels disposant d’une expertise juridique
  • Mobilisation des chambres de commerce et d’industrie comme soutien institutionnel

Au niveau européen, le renvoi préjudiciel devant la Cour de Justice de l’Union Européenne peut s’avérer pertinent lorsque l’atteinte résulte de l’application du droit européen ou soulève une question d’interprétation de ce droit. Dans l’affaire C-360/10, la CJUE a ainsi précisé les limites des obligations pouvant être imposées aux commerçants en ligne en matière de lutte contre la contrefaçon.

L’action en responsabilité contre l’État pour les préjudices causés par une réglementation illégale constitue également une voie de recours à ne pas négliger. Dans un arrêt du 22 octobre 2018, le Conseil d’État a reconnu la responsabilité de l’État pour avoir maintenu une interdiction d’exercice professionnel jugée contraire au droit de l’Union européenne, ouvrant droit à indemnisation pour les professionnels concernés.

Pour maximiser ses chances de succès, le commerçant indépendant doit adopter une stratégie juridique globale combinant plusieurs approches :

Premièrement, une démarche préventive par la veille juridique et la participation aux consultations publiques préalables à l’adoption de nouvelles réglementations. L’adhésion à des organismes professionnels facilite cet accès à l’information et permet d’anticiper les évolutions normatives.

Deuxièmement, une approche négociée en privilégiant dans un premier temps le dialogue avec les autorités locales ou les médiations institutionnelles comme celle du Médiateur des entreprises. Cette voie permet souvent d’obtenir des aménagements sans engager de procédures contentieuses coûteuses.

Enfin, en cas d’échec des démarches amiables, le recours au contentieux doit être mené avec une stratégie claire, en choisissant la juridiction et le fondement juridique les plus adaptés à la situation. La constitution de preuves solides du préjudice économique subi et la démonstration du caractère disproportionné de l’atteinte constituent les clés du succès judiciaire.

L’Avenir de la Liberté Commerciale : Vers un Nouvel Équilibre Juridique

L’évolution du cadre juridique encadrant la liberté d’entreprendre des commerçants locaux laisse entrevoir l’émergence d’un nouvel équilibre entre cette liberté fondamentale et les autres impératifs sociétaux. Cette transformation profonde appelle une réflexion prospective sur les contours futurs de cette liberté.

La digitalisation accélérée du commerce impose une redéfinition des protections juridiques traditionnelles. La loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 a commencé à poser les jalons d’une régulation plus équilibrée entre plateformes numériques et commerçants physiques. L’obligation de loyauté des plateformes prévue à l’article L. 111-7 du Code de la consommation constitue une avancée significative, mais reste insuffisante face à la puissance des algorithmes qui orientent les choix des consommateurs.

Le règlement européen P2B (Platform to Business) du 20 juin 2019 renforce cette protection en imposant une transparence accrue aux plateformes concernant leurs pratiques de référencement. Pour le petit commerçant utilisant ces intermédiaires numériques, ces évolutions normatives offrent de nouveaux leviers juridiques pour préserver sa liberté commerciale dans l’environnement digital.

Vers une approche territorialisée de la liberté d’entreprendre

La montée en puissance des préoccupations locales dans les politiques commerciales laisse présager une territorialisation croissante du droit applicable aux commerçants. La loi 3DS du 21 février 2022 renforce les pouvoirs des collectivités en matière d’aménagement commercial, ouvrant la voie à des régulations différenciées selon les territoires.

  • Développement des foncières commerciales publiques pour maîtriser les implantations
  • Expérimentation de zones franches artisanales dans certains centres-villes
  • Mise en place de chartes locales négociées entre commerçants et collectivités

Cette territorialisation pourrait conduire à une jurisprudence administrative plus nuancée, prenant davantage en compte les spécificités locales dans l’appréciation de la proportionnalité des atteintes à la liberté d’entreprendre. Le Conseil d’État, dans une décision du 8 avril 2022, a déjà amorcé cette évolution en validant une réglementation locale restrictive en se fondant sur les caractéristiques particulières du territoire concerné.

L’intégration croissante des objectifs de développement durable dans la régulation économique constitue une autre tendance majeure. La loi Climat et Résilience préfigure une approche où la liberté d’entreprendre s’exercerait dans un cadre défini non plus seulement par des considérations économiques, mais également par des impératifs environnementaux et sociaux. Cette évolution trouve un écho dans la jurisprudence récente du Conseil constitutionnel qui, dans sa décision n° 2022-843 DC, reconnaît une valeur constitutionnelle renforcée à la protection de l’environnement.

Pour les commerçants indépendants, cette nouvelle donne juridique implique une adaptation constante et une anticipation des évolutions normatives. La maîtrise des nouveaux outils juridiques comme le droit souple (chartes, labels, certifications) devient stratégique pour transformer ces contraintes en opportunités commerciales. La décision du Conseil d’État du 21 mars 2016 reconnaissant la justiciabilité des instruments de droit souple ouvre des perspectives intéressantes pour les commerçants souhaitant contester des normes professionnelles disproportionnées.

L’avenir de la liberté d’entreprendre pour les commerçants locaux se dessine ainsi comme un équilibre subtil entre protection juridique renforcée face aux nouveaux acteurs économiques dominants et intégration des préoccupations sociétales contemporaines. La jurisprudence constitutionnelle et administrative aura un rôle déterminant dans la définition de cet équilibre, en précisant les contours d’une liberté d’entreprendre modernisée, compatible avec les défis du XXIe siècle.

Cette évolution pourrait aboutir à l’émergence d’un véritable droit au commerce équitable pour les petits commerçants, garantissant non seulement la liberté formelle d’entreprendre, mais aussi les conditions matérielles de son exercice effectif face aux déséquilibres structurels du marché. Certaines décisions récentes des juridictions judiciaires, comme l’arrêt de la Cour d’appel de Paris du 16 octobre 2022 sanctionnant des pratiques abusives d’une plateforme envers des commerçants indépendants, semblent s’orienter dans cette direction prometteuse.